Coke, docks et CGT : l'incroyable histoire des "deux Allan"

Le premier a été retrouvé mort, un matin de juin 2020, sur le parking de l’école maternelle de Montivilliers (Seine-Maritime). Il avait été enlevé dans la nuit par trois hommes encagoulés. Le second, figure du port du Havre à la réputation entachée, était ces dernières années interdit de paraître sur les docks par la justice. Allan Affagard et Allan Renault, 40 et 45 ans, étaient amis d’enfance, dockers pour la CNMP (Compagnie nouvelle de manutention portuaire), délégués permanents CGT au terminal de l’Atlantique. Tous les deux furent mis en cause dans l’une des plus retentissantes affaires de trafic de cocaïne de ces dernières années, – la saisie, en juillet 2017, de 1,3 tonne de cocaïne et 445 kilos de cannabis – dont les six principaux organisateurs comparaîtront devant la cour d’assises du Nord, à Douai, du 1er au 16 février.

Jugé lors d’un procès disjoint en 2021, Allan Renault a été relaxé en appel, en mai dernier, par la cour d’appel de Lille à l’issue d’une procédure judiciaire qui lui a rongé les sangs. Les poursuites visant son camarade, Allan Affagard, se sont, elles, éteintes avec sa mort.

Sur le port, cœur battant de la ville du Havre, tenu d’une main de fer depuis l’après-guerre par une CGT hégémonique, l’affaire avait fait l’effet d’un électrochoc. Le syndicat, qui a toujours le monopole des embauches, avait enfin dû reconnaître l’ampleur du trafic – qui ne cesse d’augmenter, passant de 5,2 tonnes saisies en 2019 à 12,7 tonnes en 2021 –, tout en persistant à minimiser le rôle des dockers dans ces sorties de drogue. Pour la première fois, surtout, la direction du syndicat se retrouvait, à travers les deux amis, directement impliquée. Ce qui ne l’empêchait pas de promouvoir Allan Affagard à un poste de délégué permanent en mai 2018.

Le rôle des « deux Allan »et d’un certain Doudou

Mis en examen deux mois plus tard pour « association de malfaiteurs », Affagard et Renault étaient soupçonnés d’avoir facilité la récupération de cocaïne, moyennant 75 000 euros chacun, en transférant les sacs de drogue depuis le conteneur qui les abrite jusqu’à une boîte vide, dont ils assuraient ensuite le passage grâce à un bon de sortie fictif. « Les Allan », tels qu’ils étaient mentionnés sur les écoutes opérées par la police dans les appartements des trafiquants, ont toujours clamé leur innocence. Il n’en demeure pas moins que l’enquête a mis au jour des porosités malsaines entre les organisateurs des sorties – des délinquants chevronnés originaires des cités du Havre – et les deux syndicalistes, sans lesquels, cet été-là, il leur était impossible de récupérer la drogue.

Affagard et Renault étaient tombés depuis quelques années dans les filets tendus par une figure du quartier des Neiges, Louis Bellhacène, surnommé Doudou. Un titi havrais charismatique de 56 ans, orphelin de père, connu de la justice mais pour des délits mineurs et qui sera jugé à Douai à partir du 1er février. Officiellement en invalidité depuis 2007, cet ancien chaudronnier, qui a grenouillé dans le BTP et la restauration, affiche « un train de vie en totale inadéquation avec ses revenus », notent les enquêteurs, qui listent ses razzias au magasin Vuitton de Deauville, ses dépôts de plusieurs dizaines de milliers d’euros en espèces, ou ses voyages à Cuba et en Thaïlande (où il posséderait une maison avec piscine sur l’île de Koh Samui, réglée en liquide)…

Doudou s’indigne, sur procès-verbal, qu’on le fasse passer « pour le patron du port », mais force est de constater qu’il est à la fois en cheville avec les trafiquants des quartiers des Champs-Barets ou de Graville, et avec des dockers avec lesquels il a grandi. Selon ses complices, il est « celui sans qui rien ne se fait ». Les écoutes entreprises dès mars 2017 montrent que Bellhacène se démenait pour convaincre « les deux Allan, des têtes du syndicat », de les aider à monter le « chantier » prévu fin juillet.

Un sac Louboutin avec un pistolet chargé

Sur le papier, Affagard et Renault étaient pourtant des gars sans histoires, aux casiers judiciaires vierges. Deux pères de famille bien payés, propriétaires de leurs pavillons. Des fils de dockers, poussés dans le quartier havrais d’Aplemont, et copains depuis le collège. Au terminal de l’Atlantique, ils partageaient le même bureau et « étaient indissociables sur le port ». Influents, ils incarnaient toutefois deux précieux sésames, aux yeux des trafiquants, notamment parce qu’en tant que chef de la manutention portuaire, Allan Renault était averti à l’avance des opérations douanières. C’est lui qui, le premier, a fait la connaissance de Bellhacène, alors patron d’un restaurant du quartier de l’Eure, Le Saint Louis : « Il est entré dans ma vie au moment où j’étais le plus faible », a expliqué Renault au magistrat instructeur.

En 2014, il venait de perdre un fils, frappé d’une leucémie. En mars 2015, ce père meurtri s’est rendu en vacances en Thaïlande et y a retrouvé Doudou, qui séjourne très souvent à Koh Samui. Le quinquagénaire n’aurait alors rien tenté, mais la connexion est faite. Renault finira par avouer que c’est plus tard, en décembre 2016, que Bellhacène le sollicite pour la première fois, lui promettant 150 000 euros à partager avec « l’autre Allan » s’ils acceptaient de déplacer un conteneur. Ce qu’il jure avoir refusé. Sans que cela n’entame leurs bonnes relations : Allan Renault a reconnu avoir déjeuné avec Doudou à cinq ou dix reprises en 2017, principalement au restaurant Le Flibustier, où il avait ses habitudes.

Son acolyte, Allan Affagard, participait à ces rencontres. Entre deux parties de 421, ce dernier s’est un jour plaint des gitans installés près de sa maison, regrettant de ne pas être armé. Qu’à cela ne tienne ! Quelques jours après cette discussion, Doudou passe à l’institut de beauté que tient la femme d’Affagard, rue Richelieu. Il connaît le salon, sa compagne s’est liée d’amitié avec celle du docker et y passe au moins une fois par semaine pour des UV ou une manucure. Sans façon, il lui confie un sac rouge Louboutin contenant un pistolet chargé, lui demandant de le remettre à Allan. Cadeau.

« On sait où t’habites »

L’été arrive et la date de la livraison de drogue approche. Les trafiquants cherchent désespérément une « équipe » sûre pour conduire le « cavalier » (la grue qui permet de déplacer les conteneurs). Affagard a naturellement invité le couple Bellhacène à son mariage, le 17 juin 2017. Selon Doudou, c’est ce jour-là que le marié lui aurait assuré que la sortie, prévue un mois plus tard, « pourrait se faire ». L’affaire ne devait pas être si sûre, puisque Louis Bellhacène est revenu à la charge quelques jours plus tard, alpaguant cette fois Allan Renault alors qu’il sortait de chez lui en voiture, sur le rond-point d’Octeville. « Il m’a dit qu’il était dans la merde. Il se trouvait en état de stress, dans un état second, plus particulièrement après le passage d’un véhicule qu’il pensait appartenir aux forces de l’ordre », a raconté Renault, précisant que Bellhacène avait alors voulu lui remettre une sacoche Vuitton, qu’il avait refusée.

Le coup n’aboutira jamais. Surveillées par les autorités, les cargaisons qui furent saisies au mois de juillet 2017 ont immédiatement donné lieu à une première vague d’interpellations. Doudou en faisait partie. Les Allan, eux, sont arrêtés un an plus tard. Placés sous contrôle judiciaire, ils sont libres, mais vont payer cher leurs mauvaises fréquentations. Trois mois avant d’être enlevé, en juin 2020, Affagard avait déposé plainte après avoir reçu des menaces envoyées par SMS sur messagerie cryptée. Ses interlocuteurs le harcelaient ( « Tu nous dois un service, on sait où tu habites »). Selon un enquêteur, « il est évident qu’il était relancé par des trafiquants qui cherchaient une complicité sur le port ». Près de trois ans après sa mort, l’enquête patine, même si trois hommes ont été mis en examen en 2021. Et bien qu’il soit désormais blanchi, la vie d’Allan Renault n’a pas vraiment repris son cours. « Les regards qui pèsent sur lui sont toujours lourds de soupçons », raconte un proche.

La direction de la CGT, elle, avait rendu un vibrant hommage à Allan Affagard, rassemblant plus de 3 000 personnes sur le port en juin 2020. Elle est désormais contrainte de collaborer aux enquêtes. Son patron, Yoann Fortier a marqué un grand coup en permettant l’interpellation d’un docker dans les locaux du syndicat, en 2018. « Les cadres du syndicat n’arrivent plus à sauver les têtes des gars mouillés dans des affaires judiciaires », conclut un docker, qui sait désormais qu’il est « une proie ».



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