Edouard Philippe: "Je n’ai pas l’impression qu’en France, on souffre d’un non-accès à la publication"

Giuliano da Empoli, Laurent Gaudé, Philippe Claudel, Brigitte Giraud, l’Américaine Lionel Shriver, l’Argentine Mariana Enriquez, l’Ecossais Douglas Stuart, Amélie Nothomb, Grand Corps Malade… Le casting de la 12e édition du festival Le Goût des autres, organisé ce week-end au Havre, n’avait rien à envier aux autres manifestations littéraires françaises. Un casting auquel il faudrait ajouter Edouard Philippe, premier édile de la ville portuaire, et père fondateur dudit festival. Plutôt à l’aise dans ce milieu littéraire – notamment pour avoir coécrit avec Gilles Boyer deux romans et un essai et dit ses bonheurs de lecture en 2017 dans Des hommes qui lisent -, il est tout sourire, en ce vendredi 20 janvier, ravi d’assister à la conférence du lauréat du Grand prix du roman de l’Académie française, Giuliano da Empoli. La rencontre a lieu, il est vrai, dans l’étonnante bibliothèque Oscar Niemeyer, à deux encablures de la mairie, œuvre des architectes Auguste Perret et Jacques Tournant, inaugurée en 1958. C’est dans la tour de 18 étages et à 90 mètres d’altitude de son hôtel de ville qu’il a d’ailleurs convié à déjeuner ce samedi ses hôtes de plume. Histoire de leur montrer l’extraordinaire panorama sur la ville et le port qui se dévoile sous leurs yeux en cette belle journée hivernale. Après les agapes, Edouard Philippe a confié à L’Express quelques-unes de ses impressions littéraires.

L’Express : Vous avez lancé Le Goût des autres, en 2012. Est-il essentiel pour une ville d’avoir son propre festival littéraire ?

Edouard Philippe : J’ai trouvé qu’il était important dans une ville populaire, industrielle, ouvrière qui, à bien des égards, a des défis à relever en matière d’accès à l’enseignement supérieur, de faire une politique globale de la lecture avec des investissements considérables dans des nouvelles bibliothèques, ou la rénovation d’anciennes, dans des concours d’écriture, etc. On n’a pas fait un festival pour faire un festival, Le Goût des autres s’inscrit dans cette politique globale, il incarne, matérialise cette politique. Au fond, son objectif est de faire en sorte que ceux qui aiment lire y trouvent leur plaisir et que ceux qui ne savent pas encore qu’ils vont aimer lire puissent le découvrir.

La manifestation a-t-elle vraiment réussi à drainer tous ceux qui sont étrangers à l’univers du livre ?

C’est un combat, qu’on réussit parfois. Par exemple, jeudi, la soirée d’ouverture était consacrée à une lecture et un échange entre Grand Corps Malade et Ben Mazué. Dans la salle, il y avait 800 personnes. Et parmi celles-ci, beaucoup de gens qui ne se définiraient pas comme aimant la littérature. En revanche, ils aiment les textes et, d’une certaine façon, le rythme et la poésie. Donc, ils peuvent aimer la littérature. Il était justement intéressant de leur montrer que ce festival était ouvert à tous. Dans le même esprit, on avait programmé, lors de la première édition, un grand concert de l’Orchestre national de Barbès. On a eu une foule bigarrée, extraordinaire, à laquelle on a proposé, dans la foulée, une lecture publique de L’Etranger, de Camus. Je peux vous dire que dans la salle, c’était la surprise, pas une mouche ne volait, c’était très impressionnant. C’est comme cela, à coups de surprises et d’étonnements, que l’on déclenche des aspirations.

Avez-vous un droit de regard sur la programmation du Festival ?

Je ne m’occupe jamais de la programmation des événements culturels au Havre. Je considère que cela relève de la liberté de la puissance invitante. Il en est ainsi par exemple de la programmation de la Scène nationale du Havre. Pour Le Goût des autres, il arrive qu’on me demande si je peux aider à l’invitation de tel ou tel auteur, ce que je fais parfois, soit parce que je connais l’auteur, soit parce que si c’est moi qui le demande, il vient peut-être plus facilement. Ainsi Paul Auster est venu en 2018. Lui, je l’avais invité. J’étais allé à New York en 2015, et lui avais demandé. Il a accepté très gentiment, cela l’amusait de venir dans un pays où un Premier ministre aimait la littérature, alors que chez lui…

Pour cette édition, avez-lu ou apprécié certains des auteurs conviés ?

Celui sur lequel j’insiste le plus est Giuliano da Empoli. D’abord, parce qu’il nous a fait une fleur en venant au Havre alors qu’il avait mis un terme le 31 décembre à sa tournée de présentation du livre, je lui en suis très reconnaissant. Et puis, parce que j’ai lu Le Magicien du Kremlin il y a maintenant longtemps, un livre que j’ai beaucoup aimé et recommandé ou offert à des amis. J’étais très heureux de l’écouter vendredi et de le rencontrer.

Et les autres, comme l’Américaine Lionel Shriver, que vous venez de saluer, et son formidable nouveau roman, A prendre ou à laisser ?

Non, vous savez quand je vois la liste des livres que j’ai à lire, je me dis que j’ai de belles perspectives devant moi.

En 2017, vous avez publié Des hommes qui lisent, un ouvrage sur la lecture en général et sur vos lectures en particulier. Vous ajouteriez aujourd’hui d’autres noms à ceux signalés alors ?

Ah oui, certainement, d’ailleurs, je n’exclus pas de refaire un jour un livre sur mes auteurs préférés. J’y inclurais des écrivains déjà cités dans Des hommes qui lisent dont j’ai depuis lu d’autres ouvrages et des nouveaux qui m’ont passionné. En ce moment, je lis un merveilleux livre que j’ai découvert alors que j’en connaissais le titre depuis que j’étais collégien, Le Christ s’est arrêté à Eboli, de Carlo Levi. C’est magnifique ! J’en ai parlé justement hier avec da Empoli, qui m’a recommandé deux autres livres, la liste s’allonge…

Paradoxalement, quand j’écris, j’ai plus de mal à lire

Vous lisez souvent Dante, dit-on…

Je n’ai jamais prétendu lire Dante, mon père (professeur de français puis principal de collège, NDLR), lui, le lisait très régulièrement et connaissait intimement le texte. Moi, je possède un certain nombre de versions de La Divine Comédie, et il m’arrive de les feuilleter et d’essayer d’entrer dedans, mais je ne suis pas du tout un spécialiste.

Quand prenez-vous le temps de lire ?

Je lis quand je peux, dans le train, chez moi, le week-end, énormément en vacances. Parfois, je lis trois pages, un chapitre… Je lis beaucoup, pas autant que je le souhaiterais. Et puis il y a des périodes où j’écris. Or, paradoxalement, quand j’écris, j’ai plus de mal à lire.

Vous êtes donc dans une phase d’écriture. Qu’écrivez-vous ? Un roman ? Un document ?

Une série, qui est l’adaptation pour la télévision du roman Dans l’ombre, coécrit il y a dix ans avec Gilles Boyer. Je travaille avec une équipe de scénaristes. C’était très déroutant au début car il s’agit là d’une autre façon d’écrire. J’apprends beaucoup, c’est très enrichissant. Et puis j’écris autre chose à côté, un livre. Dont je ne parlerai pas maintenant, c’est trop tôt.

Vous êtes édité par Lattès, une filiale du groupe Hachette, qui sera propriété de Vivendi dès que Bruxelles donnera son feu vert. Un rachat et des risques de concentration qui agitent beaucoup le monde de l’édition. Qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas ce que dira Bruxelles, je ne connais pas le dossier. J’ai bien compris que donner son avis sans connaître les faits était une tradition française. Moi, quand je ne connais pas les faits, je n’ai pas d’idée. En réalité, ce qui m’importe, c’est plus les personnes qui travaillent avec moi que le nom de la boutique chez qui j’édite. Tant que je peux travailler en bonne intelligence avec ma formidable éditrice, je suis très heureux.

Je n’ai pas prévu de sortir mon prochain livre en 2027

Vous ne craignez pas la censure ou tout du moins l’intervention de Bolloré, le patron de Vivendi ?

Je n’ai pas l’impression qu’en France, on souffre d’un non-accès à la publication. Quand je vois le nombre de livres qui sont publiés chaque année, que ce soient des romans ou des essais, je n’ai pas le sentiment que l’on soit confrontés à un grave danger de non-capacité à être publié. Pour le reste, je ne fais pas de procès d’intention aux gens. J’ai beaucoup plus peur de l’autocensure. Je pense aux autocensures auxquelles on se livre à propos d’un certain nombre d’auteurs dont il ne faudrait plus parler, ou de thèmes qu’on ne plus invoquer car considérés comme inconvenants aujourd’hui. Ainsi, le wokisme ou la notion d’appropriation culturelle sont, à mes yeux, beaucoup plus angoissants que le pouvoir économique de tel ou tel qui, à mon avis, peut se contourner assez facilement.

On publie beaucoup, effectivement. C’est le cas notamment, tradition très française, des hommes et des femmes politiques qui considèrent le livre comme un passage obligé, au risque de vendre très peu d’ouvrages, comme il est arrivé à beaucoup d’entre eux en 2022, année de campagne présidentielle.

Il est vrai, qu’en France, la littérature a une place dans l’imaginaire national et peut-être aussi dans la représentation que l’on peut se faire du pouvoir intellectuel. On ne va pas s’en plaindre. Si c’est une caractéristique française, je la trouve bonne. Et puis, disons-le, il est dur de vendre des livres. Et c’est vrai pour tout le monde, responsables politiques, sportifs, universitaires… Il serait drôle tout de même qu’on oppose aux seuls hommes politiques l’importance de leurs ventes et pas aux autres. Reste que si vous écrivez un livre en deux semaines… Moi, j’ai commencé à écrire lorsque personne ne me connaissait, et j’ai continué, je mets du temps, je suis plutôt du genre lent. En tout cas, je n’ai pas prévu de sortir mon prochain livre en 2027.

Vous le sortirez avant ?

S’il est fini, oui.



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