Répression, religion et subventions : le plan d’Erdogan pour gagner la présidentielle

Le compte à rebours est lancé pour l’élection la plus importante de 2023. Au détour d’un discours, mercredi dernier, Recep Tayyip Erdogan a lâché la date fatidique de la présidentielle en Turquie : ce sera finalement le 14 mai, et non le 18 juin comme prévu initialement. Le président turc montre qu’il reste le seul maître à bord, capable d’avancer les aiguilles de l’horloge dans le seul but de manier les symboles. C’est le 14 mai 1950 que son idole, Adnan Menderes, avait remporté les premières élections libres de l’histoire turque et mis fin au règne de 22 ans du parti kémaliste – celui du fondateur de la Turquie moderne Mustapha Kemal Atatürk -, le CHP, principal parti d’opposition aujourd’hui.

Erdogan, lui, monopolise le trône depuis tout juste 20 ans, d’abord comme Premier ministre de 2003 à 2014, puis comme président. Mais le leader de l’AKP n’a jamais semblé en aussi mauvaise posture : l’opposition s’est enfin rassemblée sous le nom de « Table des six », les sondages prédisent une défaite du chef de l’État dans tous les cas de figure et l’économie continue de s’écrouler. « Depuis 2002, le président Erdogan n’a jamais été aussi fragile dans le champ politique, estime Adel Bakawan, chercheur associé au Programme Turquie et Moyen-Orient de l’Ifri. Pour la première fois, sa victoire est mise en doute et, comme il est très inquiet, il va lui falloir réaliser des gestes particulièrement forts pendant la campagne. »

Alors qu’Erdogan accélère le calendrier, les partis turcs n’ont toujours pas réussi à se mettre d’accord sur le nom du candidat chargé de l’affronter : comme le répète la presse turque ces dernières semaines, même si le pouvoir en place ne peut pas gagner les élections, l’opposition est tout à fait capable de les perdre. « Le président dispose encore de quatre ou cinq leviers politiques, et il va tous les activer avant le vote, prévient un chef d’entreprise influent en Turquie. Les risques de poursuites judiciaires sont trop grands pour lui et ses proches s’il est écarté du pouvoir, il est prêt à tout pour l’emporter. » Sur les rives du Bosphore, les prochaines semaines s’annoncent tempétueuses.

1 – Répression

Pour gagner une élection, le plus simple reste sans doute de ne plus avoir d’opposants. Le plus sérieux d’entre eux, le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, a été condamné à deux ans et demi de prison en décembre dernier, pour avoir qualifié « d’idiots » les fonctionnaires qui avaient invalidé son élection en 2019. A cette peine, s’ajoute une période d’inéligibilité qui risque de lui barrer la route de la présidentielle : si Imamoglu a fait appel et ne dort pas derrière les barreaux, les risques paraissent aujourd’hui trop grands pour que l’opposition l’investisse candidat face à Erdogan.

La justice turque, purgée après le coup d’État manqué de 2016, ne compte pas s’arrêter au maire d’Istanbul. Le parti de gauche du HDP, pro-kurdes et qui rassemble plus de 10 % des électeurs, est dans son viseur depuis des années. « Pour convaincre et monter en puissance, Erdogan doit aller chercher les sujets qui font peur à la société turque et prouver qu’il peut s’en occuper, avance Adel Bakawan. La problématique la plus puissante, dans la mémoire collective, est celle des Kurdes, notamment parce que le groupe du PKK est en guerre contre la Turquie depuis 40 ans. »

Plus de 6 000 membres du parti sont en prison et ses comptes ont été gelés, avant une possible interdiction dans les semaines qui viennent. « Pour les gens qui votent HDP ou qui le soutiennent, son interdiction n’est pas une catastrophe inimaginable, nous expliquait récemment un jeune avocat kurde d’Istanbul. Tous les partis kurdes de l’histoire récente ont été fermés et cela fait des années que tous les dirigeants du HDP sont poursuivis, en prison et que les maires HDP sont démis de leur poste. L’interdiction ne fera qu’entériner une situation déjà terrible. »

Cette campagne électorale risque de se dérouler dans un climat particulièrement anxiogène : après avoir obtenu la fermeture de l’immense majorité de la presse d’opposition, Erdogan a fait passer une des lois les plus répressives en matière de liberté d’expression en octobre dernier. Toute publication d’informations « fausses ou trompeuses » est désormais punie de trois ans de prison en Turquie. Cette définition, suffisamment vague pour englober toute contestation, a mis une chape de plomb sur la parole des chercheurs, des journalistes ou des militants. Au moindre mot de travers contre le pouvoir, chacun sait qu’il risque désormais la prison.

2 – Religion

Pour se maintenir au pouvoir, celui qui était surnommé « l’imam Beckenbauer » quand il jouait au football dans sa jeunesse s’est allié aux ultranationalistes d’un côté, et aux islamistes de l’autre. Mais les déçus de la doctrine Erdogan sont nombreux du côté des religieux. Pour les mobiliser le jour de l’élection, l’AKP prévoit de coupler le vote de la présidentielle à un référendum pour inscrire la liberté de porter le voile dans la Constitution. « Les plus pieux ne laisseront pas passer cette protection et iront aux urnes, estime une source sur place. Erdogan fait le pari que, tant qu’à s’être déplacés pour voter, ils glisseront un bulletin pour lui dans l’urne. »

3 – Subventions

Pendant ses dix premières années au pouvoir, l’économie a été le point fort d’Erdogan, avec une croissance longtemps proche des 10 % et un pouvoir d’achat moyen multiplié par trois. Ces années fastes ont vu des millions de Turcs sortir de la pauvreté. Mais ces dix dernières années, le PIB par habitant s’est effondré, passant de 12 600 dollars à 7 500 dollars, et l’inflation s’établit à 137 % sur un an d’après le groupe indépendant Enag. L’économie est devenue le talon d’Achille d’Erdogan.

Pour alléger la facture de l’électeur avant son vote, le gouvernement distribue des aides et des coups de pouce financiers ces dernières semaines. En décembre, il a abaissé l’âge de la retraite, permettant à 2,3 millions de personnes d’arrêter de travailler immédiatement, et augmenté le salaire minimum de 55 %. En janvier, c’est le salaire des fonctionnaires qui a bondi de 30 %, pendant qu’Erdogan promettait de délivrer 30 milliards d’euros d’aides énergétiques dans l’année et de construire 500 000 nouveaux logements sociaux en cinq ans.

4 – Invasion ?

La guerre en Ukraine a bouleversé l’image internationale du président turc, imprévisible et indispensable. A la tête de la deuxième armée de l’Otan, premier fournisseur de drones à l’Ukraine, Erdogan reste proche de Vladimir Poutine et a fait grimper en flèches les échanges commerciaux de son pays avec la Russie. S’érigeant en faiseur de paix, le reis brille sur la scène internationale et, plus que jamais, la politique étrangère de la Turquie se lit à la lumière de ses enjeux internes. « Les Russes ont besoin que la Turquie conserve ce rôle de prétendu médiateur, tout en continuant de bloquer l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan, souligne Fabrice Balanche, spécialiste du Moyen-Orient et maître de conférences à l’Université Lyon 2. Poutine a tout intérêt à garder Erdogan plus ou moins dans son camp, et la Turquie profite économiquement de la situation. »

Le président turc amorce aussi un rapprochement avec son vieil ennemi Bachar El-Assad, afin de renvoyer les quatre millions de réfugiés syriens dans leur pays et d’obtenir un laissez-passer pour lancer une offensive terrestre contre les groupes kurdes dans le nord de la Syrie. « Pour Erdogan, attaquer les Kurdes est le moyen idéal de diviser l’opposition, qui va des Kémalistes du CHP – favorables à une telle opération – aux Kurdes du HDP », pointe Fabrice Balanche.

De l’autre côté de la carte, à l’Ouest de la Turquie, Erdogan multiplie les menaces contre un autre ennemi historique : la Grèce. Après avoir prévenu Athènes que son armée pouvait « arriver subitement la nuit » sur les îles grecques, le gouvernement turc a dévoilé début janvier un nouveau missile, le Taifun, capable d’atteindre la Grèce en huit minutes. En face, le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis doit lui aussi affronter des élections au printemps et n’hésite pas à faire monter les tensions avec Erdogan. Entre manoeuvres militaires et insultes peu diplomatiques, la crise couve en mer Égée… Ce qui n’est jamais pour déplaire au maître d’Ankara.



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