Coups bas, moqueries, dîners en ville : les rancœurs de Darmanin contre la Macronie

On devrait jamais quitter Montauban. Et encore moins Tourcoing. C’est là que tout lui saute aux yeux, un dimanche d’août. Gérald Darmanin est chez lui, à l’aise, ici « pas de sou-sou, pas de glou-glou », comme le dit le règlement intérieur du bar dans lequel il accueille ses convives. Ordre du président : Elisabeth Borne est venue. Voici que, toujours chiche en compliments, elle croise la mère du ministre. « Eh bien, il a de l’énergie, votre fils ! » Et la chaleureuse invitée tourne les talons, tirant bruyamment une bouffée de sa vapoteuse. Lui ne fume pas, il fulmine : c’est le premier flic de France, et, forcément, la fierté de sa maman. Par quelle impudence faut-il être mu pour oser cette remarque ambiguë, la seule, devant le parent d’un membre de son gouvernement ? Quelques minutes plus tard, à la tribune, la Première ministre entame son discours par sa fameuse phrase : « Je n’avais pas prévu de passer ce dernier week-end d’août à Tourcoing. » Le soir même, Gérald Darmanin envoie un SMS : « C’était insultant. »

Sait-il qu’il a aussi échappé de peu à une vraie humiliation publique ? « Nous portons depuis quatre ans ensemble les réformes du président, nous partageons ton souci des classes populaires, tu dois avoir un souvenir amer des APL [NDLR : alors ministre des Comptes publics, il avait procédé à une baisse de 5 euros de ces aides au logement] » : la cheffe du gouvernement choisit finalement de ne pas prononcer la perfidie que lui avait ciselée un ponte de la Macronie.

De l’épisode, Darmanin ne retient évidemment pas la modération mais le manque de considération. « Je sais bien que je ne suis pas du club », répète-t-il. Sursaut bourdieusien. Toujours cette violence, construite ou ressentie, au fond qu’importe, que lui infligent les élites et les « héritiers », énarques, normaliens bien nés. Dans leurs yeux, il se voit petit Chose dénigré, déformé, comme son prénom et le nom de sa ville, Tourcoing, qu’un jour de 2016, Alain Juppé écorche dans un billet de blog alors qu’il en revient. Darmanin en parle encore. Pourtant, quand il pointait à l’UMP, dans l’ombre de Nicolas Sarkozy, il sentait moins le décalage. Ce chef-là brillait plus par son bagou et ses fulgurances que par son parcours académique, lui qui jusqu’au bout, jusqu’à l’Elysée, s’est vécu comme « un bâtard ». En Macronie originelle, c’est un peu la double peine : rares sont les non-diplômés fils de bistrotiers et rares sont les types de droite franche. Forcément, on le dévisage et, il en est sûr, on orchestre les tirs de barrage. Matignon qui lui passe sous le nez, c’est la victoire de « la gauche américaine », surnom donné par un proche du président au trio Philippe Grangeon, Ismaël Emelien, Julien Denormandie, notamment. La « gauche Télérama », griffe Darmanin. Qui s’énerve : « Je n’ai pas fait l’ENA, je ne viens pas du même monde qu’eux. » Lamentation habile à l’heure où les Français regrettent la grandissante déconnexion des responsables publics. Darmanin ferait-il de la politique ?

Qu’il est grisant de tutoyer les sommets, les présidents et les patrons, tout en conservant la conviction qu’on a les bonnes lunettes pour voir encore les fourmis qui s’affairent au creux de la vallée. Fin octobre, au Cheval blanc, propriété de LVMH, un hôtel de luxe, quatre restaurants dont un étoilé installés dans l’ancienne Samaritaine, un dîner sans chichi. Constance Benqué, présidente de Lagardère News, Nicolas de Tavernost, patron de M6, celui de Paris Match Jérôme Béglé, l’ancien conseiller spécial d’Emmanuel Macron devenu vice-président de Publicis Clément Léonarduzzi, l’écrivain Frédéric Beigbeder et, au milieu de cette tablée populaire, Gérald Darmanin et sa femme. A peine ces derniers ont-ils pris place qu’on présente au locataire de Beauvau une bouteille de Meursault, son vin préféré, que l’un des convives bien renseigné a pris soin de commander. Champagne aussi, et l’on rit. « Une soirée en France », s’amusera plus tard dans la nuit le ministre au téléphone avec l’un de ses éminents voisins de nappe.

« Je suis l’Arabe de service »

A Beauvau, sur la terrasse surplombant le jardin l’été, dans un salon l’hiver, on se presse pour approcher la bête qui n’a pas son pareil pour cajoler et consolider son réseau. Recevoir – et parfois décorer – des banquiers d’affaires (Grégoire Chertok, meurtri d’avoir vu la Légion d’honneur passer sous le nez de son père, le célèbre psychiatre Léon Chertok, au prétexte qu’il avait un passé communiste), des entrepreneurs (Antoine Flamarion, le cofondateur de Tikehau devenu ami), des investisseurs, des patrons du CAC 40 et des médias et leur glisser « les milieux populaires veulent que… », doux privilège du transfuge de classe. Crânerie. Il n’était pas question de laisser dans un carton l’épée de polytechnicien gravée à son nom, cadeau de remerciement de Patrick Pouyanné, PDG de Total et administrateur de Polytechnique, pour service rendu. Darmanin, qui n’a pas étudié à l’X, l’a installée dans son bureau. Façon de signifier qu’il maîtrise l’art de la guerre ?

Pour conquérir un nouveau territoire, il avance sabre et singularité au clair. « Je prône la fermeté régalienne et l’écoute sociale, c’est un peu différent des autres. Dans la classe politique, les gens sont soit moins fermes, soit plus libéraux. » In cauda venenum : « Moi, je n’ai pas passé un concours pour être ministre, j’ai été élu. Regardez les profils des Premiers ministres choisis en général [NDLR : Emmanuel Macron n’a promu que des énarques] et des collaborateurs qui entourent les présidents. Je suis une anomalie statistique. » La déconvenue Matignon en travers de la gorge. Le retour du petit Chose.

Un dîner en tête-à-tête, cette fois loin de Paris, tard dans la nuit, avec un grognard de la Macronie : et Gérald Darmanin qui grogne aussi, ça fait deux. « Je suis l’Arabe de service. » Je suis le mal aimé, Les gens me connaissent Tel que je veux me montrer Mais ont-ils cherché à savoir D’où me viennent mes joies ? L’interlocuteur connaît la chanson, mais déteste cette petite musique depuis l’échec à Matignon. Le ton monte. « Tu es trop agité, tu montres trop ce que tu veux, il faut que tu te calmes, c’est un comportement enfantin, tu n’es jamais content, tu es ministre du Budget à 34 ans, ministre de l’Intérieur à 37 ans ! » Aux yeux, aux oreilles surtout, de certains amis du président, Gérald Darmanin, c’est cela : « la matraque en on, la pleureuse en off. »

Les gens, décidément, manquent d’éducation. Lorsque Gérald était enfant, sa mère le sermonnait : « Tiens-toi bien à table, si un jour tu déjeunes avec la reine d’Angleterre. » La reine est morte, vive le roi. Il est là, Charles III, à Versailles, le 20 septembre, pour un dîner d’Etat. Faveur de sa majesté, pardon du président, toujours en quête de petits gestes pour faire oublier l’épisode Matignon : le ministre de l’Intérieur est invité, ils ne sont pas si nombreux au gouvernement, demandez à Eric Dupond-Moretti qui ronchonne de ne pas l’être. Les présents grommellent aussi, et Darmanin, paraît-il, un peu plus fort que les autres : les épouses ont été sommées de rester à la maison, seul Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Elysée, a eu le privilège de venir avec madame. Quand il reçoit place Beauvau, Gérald Darmanin, lui, ne fait pas les choses à moitié – quelques semaines plus tôt, il a carrément organisé un double dîner avec Nicolas Sarkozy, première partie avec l’ex-chef de l’Etat et le cabinet du ministre, seconde partie avec les anciens collaborateurs proches du dernier président de droite. Conjointes et conjoints bienvenus.

Au château de Versailles et au palais de l’Elysée on pratique la même activité : les jeux de cour. Emmanuel Macron n’est pas le dernier à s’y prêter. Avec Gérald Darmanin, c’est devenu un thème de franche rigolade. Avril 2019, à l’Elysée, le chef de l’Etat achève sa très longue conférence de presse sur la crise des gilets jaunes. Gérald Darmanin lui emboîte le pas et le flatte : « Monseigneur est le plus grand de tous les grands d’Espagne ! Monseigneur est beau… » Il connaît par cœur le dialogue entre Yves Montand et Louis de Funès dans La Folie des grandeurs. Emmanuel Macron également, qui soudain se retourne : « Bruno ? » Libre adaptation présidentielle du texte pour railler le ministre de l’Economie et sa tendance à la flatterie.

Pour se moquer de Bruno Le Maire et de sa prétendue supériorité sociale et intellectuelle, Gérald Darmanin est toujours partant. Parce qu’il a les oreilles qui traînent, il sait ce que son homologue de l’Economie susurrait à ses visiteurs cet été : « Il nous fait ch…, Gérald, à dire qu’on ne peut comprendre le peuple qu’en étant fils de femme de ménage. » Alors il se marre en se remémorant les échanges qu’il a eus avec le président et d’autres comparses du gouvernement, sur une boucle WhatsApp entièrement dédiée aux bons mots. Bruno Le Maire, qui aime publier des « selfies » sur son compte Instagram, les a souvent inspirés. Comme ce jour où il apparaît debout façon Largo Winch sur l’héliport du toit de Bercy. Presque au bord. Trop au bord. « Attention à ne pas tomber, Bruno », pianote Emmanuel Macron. On pouffe. Voilà sa revanche sociale, rire avec le premier personnage de l’Etat de celui qui a fait Normale sup et l’ENA.

Marquer une rupture franche avant 2027

Pour s’élever au-dessus de sa condition, pour s’élever au-dessus de lui-même, il a choisi la politique. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Et place Beauvau, avant même l’instant originel. Le 7 juillet, Gérald Darmanin s’apprête à prononcer son premier discours à l’Intérieur, celui de la passation des pouvoirs avec son prédécesseur Christophe Castaner. Et avec qui prend-il son petit déjeuner pour le lui faire relire ? Frédéric Péchenard, ex-directeur de la police nationale et futur… ministre de l’Intérieur du shadow cabinet des Républicains. La politique, encore. Le président des députés Liot (petit groupe parlementaire devenu le cauchemar de la majorité au moment des retraites et dont le pouvoir de nuisance est inversement proportionnel à la taille), Bertrand Pancher, se plaint auprès de lui de ne jamais avoir été traité par Emmanuel Macron ? Dans l’heure qui suit, son téléphone sonne : tiens, c’est le président. La politique, toujours. A l’approche de l’examen par les sénateurs du projet de loi sur l’immigration, comment envoyer un message aux élus LR ? A l’Intérieur, en toute discrétion, on cherchait depuis des mois à confier sur l’AME une mission au réputé Patrick Stefanini, dont la sensibilité de droite n’avait pas échappé à Beauvau. Aurélien Rousseau, alors directeur de cabinet de la Première ministre, suggérera le nom de Claude Evin pour équilibrer le tandem.

L’heure des décisions graves approche. Le petit jeu de Borne ces dernières semaines et plus encore ces derniers jours lui est allé droit au cœur. Sidération : à Beauvau, on est convaincu que dans les heures précédant le vote, plusieurs sénateurs macronistes ont reçu un coup de fil de Matignon les incitant à s’abstenir sur son projet de loi immigration, voire à voter contre. Quelles conclusions politiques tirer du fait que le président a préféré garder rue de Varenne une femme aux incontestables qualités, dont le ministre remarque toutefois : « Je constate que si on ne revient pas à la charge, l’administration se sent un peu chez elle. » Pour justifier son choix, Emmanuel Macron a juré au recalé : « J’ai besoin de continuité », et lui a donné ce conseil : « Gérald, je sais que vous n’êtes pas que l’image du ministre de l’Intérieur mais ça ne se voit pas. »

Ce que l’hôte élyséen a vu avant de trancher mais n’a pas mentionné, c’est cette enquête sur les traits d’image de son ministre : chez les femmes, chez les jeunes, il a bien remarqué, comment dire…, que Gérald Darmanin avait une vraie marge de progression. Peut-être aussi a-t-il entendu les mises en garde de certains lui rapportant les impertinences de son ministre lors de dîners en ville. Un ami du président n’en revient toujours pas d’avoir reçu, récemment, ce coup de fil d’un sénateur LR : »Je suis un peu gêné, j’ai dîné avec Darmanin et il dit des horreurs sur Macron, il se moque. » Conclusion rassurée du confesseur qui n’a pas hésité à partager ses infos avec le président : « Emmanuel est moins naïf vis-à-vis de Darmanin que François Hollande vis-à-vis de lui. »

Si le trublion veille à répéter dans la presse qu’il n’a pas « la prétention de dire qu’il peut être le successeur du général de Gaulle », son entourage semble moins discret. Parmi les plus politiques de son cabinet, Grégory Canal, conseiller parlementaire et compagnon de la première heure, ne cacherait pas en petit comité les réflexions qui agitent le clan Darmanin. Pourquoi ne pas faire main basse sur le parti macroniste ? A Renaissance se trouvent les adhérents et surtout l’argent, indispensable pour toute campagne. La question de la ligne du parti présidentiel pourrait être réglée avec l’article 3 : la régularisation des parlementaires et sympathisants LR clandestins que Canal attire dans le giron de son ministre.

Autre scénario envisagé, sans doute plus réaliste et réalisable : marquer une rupture franche avant 2027. Choisir de quitter Beauvau et prendre ses distances avec le macronisme. Peut-être transformera-t-il alors son association Vive Tourcoing, pour le moment consacrée à la seule actualité municipale. Gérald fait de la résistance. Il l’a glissé à un conseiller du président : « Appelez-moi Super, pas de chichi entre nous. »



Lire plus

About The Author

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

CAPTCHA