Reconstruire l’Ukraine avec des imprimantes 3D : le pari fou d’un Français

Ce n’est pas grand-chose, du béton. De l’eau, du sable, des graviers, du ciment. Mais pour Anna Vassilenko, c’est surtout de l’espoir. À Lviv, dans l’ouest de l’Ukraine, cette ingénieure observe les murs d’une école « imprimée » par une imprimante 3D. Cette machine un peu spéciale, aussi grande qu’une maison, est montée sur des poutres et coule du béton couche par couche, formant des parois qui seront les murs du futur bâtiment. Dans tout le pays, « nous devons reconstruire des écoles, des crèches, des logements… Tout est à refaire, commente cette directrice d’une grosse entreprise d’architecture. Nous mettons beaucoup d’espoir dans cette technologie 3D, qui va permettre de reconstruire l’Ukraine plus vite. » Depuis le début de l’invasion, près de 3428 écoles ont été endommagées en Ukraine et 365 rasées. Seul un enfant sur trois suit une éducation en présentiel, selon l’Unicef.

À Lviv, donc, les frappes demeurent rares. Mais le millier d’élèves de l’école 23, juste à côté du chantier, suit les cours en ligne une semaine sur deux. Avec l’arrivée de nombreux réfugiés, « nous ne pouvions plus pousser les murs, explique Lydia Pylyptchak, une prof de maths. Les réfugiés sont d’abord venus de Boutcha et d’Irpin, puis de l’Est et du Sud. Certains sont restés. À Louhansk, Donetsk, Marioupol et Melitopol, ils n’ont nulle part où revenir. » C’était sans compter sur l’idée un peu folle d’un Français, arrivé en Ukraine un peu par hasard.

« Besoin d’écoles ? Imprimez-les ! »

Après s’être occupé d’acheminer des milliers de tonnes d’aide humanitaire et d’affréter des bus, Jean-Christophe Bonis, entrepreneur d’origine lilloise qui habitait à Varsovie avant la guerre, s’est rendu à Lviv au printemps 2022. Cette ville de 700 000 habitants, localisée à 70 km de la frontière polonaise, accueillait alors des milliers de déplacés de l’est du pays et de l’aide humanitaire. Quand l’entrepreneur a rencontré le maire, Andriy Sadovy, celui-ci lui a fait part de ses inquiétudes à long terme. Pas suffisamment de logements et d’infrastructures pour accueillir ceux qui décideront de rester, pas assez d’écoles pour accueillir les enfants. « Et pourquoi ne les imprimeriez-vous pas ? », a suggéré le Français.

L’impression 3D de bâtiments s’est d’abord développée au Japon, avant de se répandre en Allemagne. Jean-Christophe Bonis fonde alors une ONG, Team4UA, et noue un partenariat avec l’entreprise danoise Kobot, leader du marché, qui leur prête une imprimante pour deux mois. « Ces imprimantes industrielles posent des couches de béton à séchage rapide selon le plan qu’on lui donne. C’est comme du béton classique, il faut juste ajouter 1 % d’additifs au matériau », explique Evhen Martchenko, ingénieur. Pour « imprimer » un bâtiment, il faut 40 heures et deux opérateurs. « Il y a un vrai besoin d’automatiser, d’autant qu’il y a une pénurie de main-d’œuvre avec tous les ouvriers qui sont sur la ligne de front, explique Jean-Christophe Bonis. Un tiers des employés des entreprises de BTP – pour ceux qui sont encore vivants – sont à l’armée. » Le procédé n’est pas moins cher qu’une construction classique, « mais beaucoup plus rapide », poursuit le Français.

Économies d’échelle

La fondation, qui consacre 60 % de son activité aux distributions humanitaires sur la ligne de front, aimerait acquérir deux imprimantes, dont une équipée d’un bras mouvant pour façonner les détails. Chacune coûte 1,5 million de dollars. Mais comment rentabiliser cet investissement ? En construisant plusieurs écoles sur le même modèle, afin de réaliser des économies d’échelle, imagine Jean-Christophe Bonis, qui voudrait déjà finir son prototype. Il manque encore 600 000 euros à l’ONG pour boucler la plomberie, l’électricité et la toiture.

En parallèle, Team4UA travaille à la reconstruction d’un pont à Kherson. Les poutres peuvent être imprimées en 48 heures contre un mois pour un pont classique. L’ONG a déjà signé un mémorandum avec l’Agence de reconstruction ukrainienne, mais elle manque de financement. « Avec ces projets pilotes, nous voulons prouver que la technologie peut aider le pays à se reconstruire plus rapidement, poursuit-il. Ensuite, ce sera au secteur privé de prendre le relais. » En tout cas, ce modèle pourrait faire florès. « J’ai déjà des propositions de Turquie, ils aimeraient reconstruire vite les bâtiments détruits en février 2023 par le tremblement de terre », glisse le Lillois.



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