Nous avons plongé le 9 juin dans un inconnu vertigineux, par Anne Rosencher

Soyons honnêtes : personne ne s’y attendait. Les Français devant leur téléviseur hier ont été cueillis dans le ronron habituel des plateaux de soirs d’élections par un Emmanuel Macron inhabituellement bref et sévère, annonçant : « J’ai décidé de vous redonner le choix de notre avenir parlementaire par le vote. Je dissous donc ce soir l’Assemblée nationale. » Depuis lors, chacun essaie de comprendre le sens et le pari de la décision présidentielle. Quel est le plan ? Quel est le calcul ? Surfer sur la faiblesse des oppositions hors Rassemblement national, afin d’obliger à une recomposition face à la menace Bardella ? Mobiliser un vote utile, et forcer une coalition de bloc central ? Ou alors purger l’hypothèse RN à l’Elysée en 2027, en l’installant dès cet été à Matignon pour qu’il y démontre son incurie ? On sait le président amateur de tactique, et chacun allait, ce lundi matin, de sa lecture pour expliquer la décision présidentielle et son calendrier.

Quoi qu’il en soit, la France vient d’entrer dans vingt jours d’une grande intensité politique. Emmanuel Macron a saisi dimanche l’occasion du score sans précédent du Rassemblement national aux européennes pour prendre acte de l’impasse politique dans laquelle les Français l’avaient placé deux ans plus tôt : lors des législatives 2022, ils avaient réélu un président auquel ils n’avaient pas donné, dans la foulée, de majorité pour gouverner, le contraignant ainsi à l’exercice d’un « pouvoir impuissant ». En plus d’installer le pays dans une situation d’immobilisme difficilement tenable, cette situation faisait bouillir chaque jour un peu plus la Cocotte-Minute du rejet présidentiel, et des procès en illégitimité. C’est pourquoi, après avoir tenté de convaincre les Républicains de gouverner avec lui, et après avoir écarté plusieurs fois l’hypothèse d’une consultation référendaire, Emmanuel Macron a choisi de dissoudre. Et de fixer le premier tour des législatives au 30 juin prochain.

Deux mondes se font face

Que fera-t-il de ces vingt jours ? Ce « retour au peuple » – qui se veut un geste gaulliste – ne réglera pas grand-chose de la crise profonde que nous traversons, s’il ne consiste qu’à mobiliser des segments électoraux en espérant, par leur addition, arriver à une majorité de fortune. Contrairement à ce que dit la formule éculée : la politique, ça n’est pas de l’arithmétique. Qu’est-ce ? Une promesse assez simple : que par l’exercice du diagnostic, du débat et du vote, l’on prendra des décisions pour l’intérêt général. Cela nécessite de s’adresser à tout le monde, et non de galvaniser des clientèles. Cela implique de prendre en compte une multitude de diagnostics, y compris celle de sociologies qui ne votent pas pour soi.

Notre nation ne peut laisser se creuser encore la fracture culturelle, sociale, et géographique qui la cisaille au sang. Un coup œil à la carte, en ce lendemain de scrutin européen, suffit à comprendre l’ampleur du divorce : le RN arrive majoritaire partout, sauf dans les métropoles et de leurs environs immédiats. A Toulouse : PS-Place publique premier (21,3 %), LFI deuxième (19,8 %) ; à Rennes : PS-Place publique premier (24,9 %), LFI deuxième (17,9 %) ; à Nantes : PS-Place publique premier (23,8 %), LFI deuxième (15,4 %) ; à Bordeaux : PS-Place publique premier (22 %), Renaissance deuxième ; à Grenoble : LFI première (21,9 %), PS-Place publique deuxième. Et c’est bien sûr pareil à Paris, Lyon, ou Lille. Deux mondes se font face. Les métropoles, cœurs battants de l’économie des services, concentrent toute la croissance et ses bienfaits, comme des îlots « sous bulle » d’une France-qui-va-bien. Ailleurs, les scores du parti lepéniste sont impressionnants. « Il y a une France où l’on me dit : ‘Où tu connais des gens qui votent Macron ? On n’en voit pas autour de nous.’ Ils ont l’impression que c’est un complot », témoignait déjà en avril 2022 le sociologue Benoît Coquard, spécialiste de la France rurale.

Face une société qui se morcelle, il est urgent que les partis traditionnels refassent de la politique. Qu’ils aillent chercher d’autres sociologies, d’autres géographies que celles, chaque fois plus réduites, de leurs bases arrière électorales. Quitte à secouer, parfois, certains de leurs fidèles ! Qui aurait dit que de Gaulle à peine arrivé au pouvoir, allait donner son indépendance à l’Algérie ? Au lieu de quoi, nous assistons depuis des années à une « archipélisation » des segments électoraux. Cela ressemble à de la politique, ça a le goût de la politique, mais ça n’est pas de la politique. La politique entend « métaboliser » les clivages – sans prétendre les effacer ; le clientélisme, lui, les exacerbe pour titiller les affects, et créer de la mobilisation militante.

C’est pourquoi beaucoup de Français ont accueilli l’annonce de la dissolution avec l’angoisse de replonger dans le cirque délétère que constituent désormais nos campagnes électorales. Un pays sur les dents s’apprête à se lancer à nouveau dans cette machine à fracturer que l’on nomme aujourd’hui le débat politique. Que peut-il en ressortir en si peu de temps ? Par bien des aspects, nous avons plongé, hier soir, dans un inconnu vertigineux.



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